{"id":4311,"date":"2023-12-04T17:27:21","date_gmt":"2023-12-04T16:27:21","guid":{"rendered":"https:\/\/fuveau.net\/?p=4311"},"modified":"2023-12-04T17:30:22","modified_gmt":"2023-12-04T16:30:22","slug":"mon-ecole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fuveau.net\/index.php\/2023\/12\/04\/mon-ecole\/","title":{"rendered":"Mon \u00e9cole"},"content":{"rendered":"\n<p>R\u00e9cit de Marcel Dellasta<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"235\" height=\"198\" src=\"https:\/\/fuveau.net\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/Marcel-Dellasta-et-son-grand-frere.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4312\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><br>En 1940, mes parents d\u00e9cid\u00e8rent de partir de St-R\u00e9my de Provence pour se rapprocher de la famille au village de Fuveau, \u00e0 dix kilom\u00e8tres de la ville d\u2019Aix-en-Provence, vingt d\u2019Aubagne, et vingt-cinq de Marseille. Nous voil\u00e0 install\u00e9s dans une nouvelle ferme&nbsp;: cette fois ce n\u2019est plus un Mas, mais une Bastide. Cette bastide se trouvait \u00e0 environ trois kilom\u00e8tres du village, en passant par le chemin et la route mais avec mon fr\u00e8re No\u00ebl, nous avions trac\u00e9 un sentier \u00e0 travers la colline. Ce qui nous faisait un sacr\u00e9 raccourci, car nous allions \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e0 pied\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, il fallait se lever t\u00f4t. Ma m\u00e8re nous faisait la toilette. Nous \u00e9tions debout sur une chaise, pr\u00e8s de la grosse cuisini\u00e8re \u00e0 bois qui \u00e9tait le seul chauffage de la maison car, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y avait pas de chaudi\u00e8re, et encore moins de salle de bain ! Notre baignoire \u00e9tait une petite bassine en terre cuite pos\u00e9e sur la table de la cuisine, avec de l\u2019eau chaude.&nbsp;&nbsp;Cette bassine servait le reste de la journ\u00e9e \u00e0 faire la vaisselle, et bien d\u2019autres choses courantes dans une maison. En guise de gant de toilette, ma m\u00e8re s\u2019entourait la main dans le coin d\u2019une serviette et nous savonnait avec un peu de savon de Marseille qui piquait les yeux. Apr\u00e8s avoir pris un gros bol de caf\u00e9 au lait avec du pain, nous \u00e9tions pr\u00eats \u00e0 partir pour l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9poque la rentr\u00e9e des classes avait lieu le 1er octobre. Il faisait d\u00e9j\u00e0 froid&nbsp;: les saisons \u00e9taient plus marqu\u00e9es qu\u2019aujourd\u2019hui. Dans le courant de l\u2019hiver il y avait des matins o\u00f9 il faisait vraiment tr\u00e8s froid.&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;L\u2019heure marchait avec le soleil \u00bb. Il n&rsquo;y avait pas l\u2019heure d\u2019\u00e9t\u00e9 et celle d\u2019hiver&nbsp;: le matin, \u00e0 sept heures, il faisait encore nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re nous emmitouflait de mani\u00e8re \u00e0 ne plus pouvoir bouger. Nous avions des culottes courtes. A cette \u00e9poque-l\u00e0, les enfants ne mettaient pas de pantalons longs avant d\u2019avoir fait leur communion solennelle et, m\u00eame apr\u00e8s la communion, nous ne mettions notre \u00ab&nbsp;costume du dimanche&nbsp;\u00bb que pour les grandes occasions&nbsp;: P\u00e2ques, No\u00ebl\u2026 Dans la semaine, pas question de mettre des pantalons&nbsp;! Aux pieds, nous avions des galoches avec des semelles en bois. Des chaussettes de laine nous montaient jusqu\u2019aux genoux, maintenus par une large \u00e9lastique genre \u00ab&nbsp;jarretelles de grand-m\u00e8re \u00bb. Mais, la plupart du temps, elles tombaient sur les chevilles. Pour nous couvrir la t\u00eate, nous avions un b\u00e9ret. Ma m\u00e8re nous avait confectionn\u00e9s avec un cache-nez, un capuchon qui nous tenait chaud aux oreilles. Nous avions l\u2019air de deux capucins ! En guise de gants, nous avions une vieille paire de chaussettes que nous prenions soin de retirer avant d\u2019arriver \u00e0 l\u2019\u00e9cole afin que les autres \u00e9l\u00e8ves ne se moquent pas de nous. Nous \u00e9tions les seuls \u00e0 venir de loin. Les enfants du village n\u2019\u00e9taient pas couverts comme nous deux. Et, pour finir, un lourd manteau fait d\u2019un tissu qui nous irritait le cou et, par-dessus, en bandouli\u00e8re, notre cartable qui \u00e9tait une simple musette en toile bleue confectionn\u00e9e par notre m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s plusieurs recommandations d\u2019usage, ma m\u00e8re nous faisait de gros bisous, en nous disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;soyez sages&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voil\u00e0 partis sur le chemin&nbsp;: le froid nous surprenait. Il y avait des jours o\u00f9 les champs autour de nous \u00e9taient tout blancs, couverts de gel\u00e9e. Je suis s\u00fbr que notre m\u00e8re nous regardait partir sur le chemin en se disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les pauvres&nbsp;! Ils vont avoir froid !&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>A partir de la bastide, jusqu\u2019\u00e0 ce que nous arrivions \u00e0 la lisi\u00e8re de la colline, le chemin \u00e9tait une longue ligne droite, c\u2019\u00e9tait la plaine et il y faisait tr\u00e8s froid. Surtout les jours de gros mistral, qui nous prenait par le travers. Arriv\u00e9s au bout du chemin pour prendre le raccourci, il nous fallait monter sur deux buttes du chemin de fer, une qui partait en direction de Brignoles, et l\u2019autre qui montait vers le village de Fuveau en direction d\u2019Aubagne. Nous traversions les deux voies et nous arrivions dans la colline, le versant \u00e9tait plein nord, les arbustes \u00e9taient souvent tous blancs de la gel\u00e9e de la nuit, mais il faisait moins froid que sur le chemin, car les pins nous abritaient un peu du mistral. Il sifflait dans les arbres comme dans les films d\u2019\u00e9pouvante. Nous suivions le sentier que nous avions trac\u00e9 avec mon fr\u00e8re. Une fois la colline travers\u00e9e, nous d\u00e9bouchions sur une clairi\u00e8re, un petit plateau, tout pr\u00e8s d\u2019un authentique moulin \u00e0 vent. Du moulin on apercevait le village et les collines de \u00ab&nbsp;Marcel Pagnol&nbsp;\u00bb, le massif de la Sainte Baume. Mais il \u00e9tait encore loin. Nous descendions un chemin charretier, l\u2019ancien chemin qui montait au moulin. Dans ma t\u00eate, je revoyais les \u00e2nes, les mulets charg\u00e9s de sacs de bl\u00e9, pour aller les faire moudre et redescendre avec les sacs de farine. Sur le versant sud, il faisait moins froid, le mistral passait moins fort. Nous arrivions sur la voie ferr\u00e9e que nous avions travers\u00e9e au d\u00e9part, mais qui faisait un grand d\u00e9tour pour que la pente soit moins raide. Il y avait un sentier au bord de la voie qui nous conduisait presque au village, nous arrivions au passage \u00e0 niveau de Madame Christol, la garde-barri\u00e8re. Son fils Robert \u00e9tait en classe avec nous. Tous les matins elle nous surveillait, pour nous dire l\u2019heure. Elle nous disait, \u00ab&nbsp;il est moins cinq !&nbsp; Faites vite&nbsp;! Vous allez \u00eatre en retard&nbsp;! Et elle ajoutait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il est parti Robert !&nbsp; D\u00e9p\u00eachez-vous !&nbsp;\u00bb.&nbsp;&nbsp;Et nous partions en courant pour ne pas arriver en retard. Cela nous arrivait parfois, mais pas souvent. Notre Ma\u00eetre \u00e9tait tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, mais indulgent, avec nous, car il savait de nous venions de loin et \u00e0 pied\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9cole des gar\u00e7ons avait deux classes&nbsp;: la petite et la grande, comme nous l\u2019appelions. Dans chaque classe, il y avait trois divisions. Lorsque nous sommes venus habiter au village de Fuveau, j\u2019avais huit ans, j\u2019\u00e9tais en premi\u00e8re division de la petite classe. Mon fr\u00e8re \u00e9tait dans la grande classe, on se retrouvait \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9ation.<br><br>La deuxi\u00e8me ann\u00e9e, j\u2019\u00e9tais dans la grande classe en troisi\u00e8me division, notre Ma\u00eetre \u00e9tait un Breton, Monsieur Lebelec, tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, dur avec nous. Plus encore avec son fils qui \u00e9tait avec nous. Je le revois, avec sa blouse grise, le b\u00e9ret un peu sur le c\u00f4t\u00e9, des petites moustaches. En classe, il avait toujours des sabots de bois. Alors que dans le Midi il n\u2019y en avait pas. Il devait les faire venir de sa Bretagne natale. Avant d\u2019entrer en classe, nous \u00e9tions tous en rangs, par deux, au pied des deux escaliers, tous habill\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re, un b\u00e9ret et une blouse noire. Les enfants qui avaient des parents un peu plus ais\u00e9s avaient un liser\u00e9 rouge le long de la couture de la blouse, mais ils \u00e9taient rares. Il fallait rentrer en classe sans bruit, accrocher son b\u00e9ret et son manteau, et rester en blouse.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Pour vous d\u00e9crire la classe\u2026 Il y avait trois rang\u00e9es de quatre ou cinq bureaux, une rang\u00e9e pour chaque division. Nous \u00e9tions environ trente \u00e9l\u00e8ves. Presque au fond de la classe, les portes-manteaux. Entre deux rang\u00e9es, il y avait un po\u00eale \u00e0 charbon que nous allumions nous-m\u00eame tous les matins. Nous \u00e9tions dans une r\u00e9gion mini\u00e8re et le charbon \u00e9tait gratuit pour les \u00e9coles. Il y avait deux grandes fen\u00eatres, d\u2019o\u00f9 l\u2019on pouvait regarder les moineaux sur les platanes qui \u00e9taient dans la cour. Le bureau du Ma\u00eetre \u00e9tait sur une sorte d\u2019estrade, sous le portrait du Mar\u00e9chal P\u00e9tain. A droite, il y avait le tableau o\u00f9, tous les matins Mr Lebelec \u00e9crivait la date.&nbsp;Je revois dans mes souvenirs les dates&nbsp;: 1940, 41, 42 et d\u2019autres\u2026 Comme<\/p>\n\n\n\n<p>j\u2019aimerai revenir \u00e0 ce temps l\u00e0&nbsp;!<br><br>Sur ce tableau, il \u00e9crivait une le\u00e7on de morale qui ne durait que quelques minutes, mais dont il fallait se souvenir car le ma\u00eetre, le lendemain ou un autre jour, nous questionnaient. Je crois que c\u2019est une chose qui a malheureusement disparu de nos \u00e9coles \u00e0 l\u2019heure actuelle. Il y a une chose qu\u2019il ne faut pas oublier&nbsp;: l\u2019\u00e9cole de notre \u00e9poque \u00e9tait l\u2019\u00e9cole&nbsp;&nbsp;\u00ab&nbsp;pendant la guerre&nbsp;\u00bb. Dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, il y avait un mat, et tous les matins il fallait faire le salut aux couleurs avant de rentrer en classe. Nous \u00e9tions tous en rang, comme \u00e0 l\u2019arm\u00e9e. Deux \u00e9l\u00e8ves, en principe des grands de la premi\u00e8re division, montaient lentement le drapeau fran\u00e7ais, et nous chantions la chanson que l\u2019on nous avait fait apprendre par c\u0153ur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mar\u00e9chal, Nous Voil\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Il ne fallait pas rire, sinon gare aux punitions&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les punitions \u00e9taient dures. Les lignes \u00e0 copier le soir \u00e0 la maison (sign\u00e9es par les parents), le piquet, le bonnet d\u2019\u00e2ne, ce n\u2019\u00e9tait pas terrible \u00e0 supporter. La punition la plus dure et s\u00e9v\u00e8re \u00e9tait&nbsp;: \u00e0 genoux, sur une r\u00e8gle, les bras en croix, avec un livre pos\u00e9 sur chaque main. Parfois, les larmes nous coulaient sur nos joues lorsque le ma\u00eetre, pour une raison ou pour une autre, nous donnait une paire de gifles. Nous n\u2019allions pas le dire \u00e0 nos parents de peur d\u2019en recevoir autant de notre p\u00e8re. Je n\u2019ai jamais vu une seule fois les parents d\u2018\u00e9l\u00e8ves venir au portail de l\u2019\u00e9cole&nbsp;: il \u00e9tait formellement interdit aux familles de p\u00e9n\u00e9trer dans la cour de l\u2019\u00e9cole pour demander des comptes au ma\u00eetre. Les associations de parents d\u2019\u00e9l\u00e8ves n\u2019existaient pas. Et les instituteurs \u00e9taient respect\u00e9s. Personne n\u2019aurait os\u00e9 lever la main sur un ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole. C\u2019\u00e9tait une chose impensable et je crois que c\u2019\u00e9tait bien mieux ainsi.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, le garde-champ\u00eatre venait pour enqu\u00eater sur une plainte d\u00e9pos\u00e9e en mairie, pour vol de cerises, ou de melons\u2026 ou un carreau cass\u00e9 avec un lance-pierres. Nous faisions des b\u00eatises, comme tous les enfants, mais jamais rien de bien grave. Quoique ! Voler des cerises \u00e9tait un d\u00e9lit puni par Monsieur le Maire. Lorsque le ou les coupables \u00e9taient d\u00e9couverts, ils \u00e9taient appel\u00e9s \u00e0 la Mairie devant Monsieur le Maire, le propri\u00e9taire du cerisier, le garde-champ\u00eatre avec sa plaque de la LOI bien en vue, et les parents des accus\u00e9s. Cela se terminait soit par un avertissement apr\u00e8s une grande le\u00e7on de morale du repr\u00e9sentant de la loi, ou une paire de gifles qui nous \u00e9tait donn\u00e9es par un de nos parents, devant Monsieur le maire et le plaignant qui \u00e9tait satisfait de la sentence. Mais parfois l\u2019affaire devenait grave&nbsp;: \u00ab branches de l\u2019arbre cass\u00e9es, ou autres d\u00e9lits \u00bb. Il fallait que les parents donnent 20 centimes de dommage pour les bonnes \u0153uvres de la commune. Alors le plaignant jubilait, et tout le village \u00e9tait au courant du m\u00e9fait\u2026 et de la sentence. Le lendemain, en classe, nous avions droit \u00e0 une le\u00e7on de morale digne d\u2019un avocat g\u00e9n\u00e9ral de cour d\u2019assises de la part de Monsieur Lebelec, suivie d\u2019une punition, et nous passions pour des jeunes voyous en puissance\u2026. Que dirait-il, aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la petite histoire, au d\u00e9but du si\u00e8cle, il y avait au village un garde-champ\u00eatre qui \u00e9tait tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re, \u00e0 tel point qu\u2019il verbalisa sa femme pour avoir rinc\u00e9 une serpilli\u00e8re dans la conque de la fontaine du cours qui \u00e9tait pr\u00e9vue pour faire boire les chevaux !!!<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on croisait dans la rue, m\u00eame apr\u00e8s la sortie de la classe, le ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole ou monsieur le cur\u00e9, il fallait \u00f4ter son b\u00e9ret et dire \u00ab&nbsp;bonjour Monsieur&nbsp;\u00bb sous peine de punition le lendemain matin.<br><br>Le mardi de onze heures trente \u00e0 midi, il y avait le cat\u00e9chisme. Si l\u2019un de nous n\u2019y allait pas, je ne sais par quel moyen le Ma\u00eetre \u00e9tait au courant mais, quelques jours plus tard, il nous demandait des comptes, et bien entendu, assortissait ses remontrances d\u2019une punition, pour ou nous n\u2019en perdions pas l\u2019habitude\u2026 C\u2019\u00e9tait le seul jour de la semaine o\u00f9 nous mangions chez ma grand-m\u00e8re paternelle qui habitait le village. Le jeudi nous allions au patronage du Cur\u00e9. Nous faisions toutes sortes de jeux ou alors, ce jour-l\u00e0, mon p\u00e8re nous faisait nettoyer les cages \u00e0 lapins, ou d\u2019autres petits travaux de la ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous rentrions le matin \u00e0 huit heures et nous sortions \u00e0 onze heures. Avec mon fr\u00e8re, il fallait descendre \u00e0 la bastide pour le repas du midi. Nous avions deux heures pour descendre, manger, et remonter \u00e0 l\u2019\u00e9cole, nous envions les petits qui habitaient au village, mais que faire! Nous \u00e9tions jeunes et avions de bonnes jambes. Lorsque nous rentrions le soir en hiver, il y avait des jours o\u00f9 il faisait tr\u00e8s froid dans la derni\u00e8re ligne droite du chemin dans la plaine, entre la colline et la maison, par jour de grand mistral. Il nous \u00e9tait presque impossible d\u2019avancer, nous \u00e9tions courb\u00e9s face au vent. Il sifflait dans les fils \u00e9lectriques. C\u2019\u00e9tait \u00e0 faire peur. Heureusement, il ne fait pas toujours Mistral en Provence&nbsp;! Arriv\u00e9s \u00e0 la maison, notre m\u00e8re nous r\u00e9confortait en nous plaignant, nous avions froid aux pieds, aux mains. Assis sur une chaise. Nous mettions les pieds sur la porte du four de la grosse cuisini\u00e8re. Les culottes courtes nous irritaient l\u2019int\u00e9rieur des cuisses, cela nous faisait des ger\u00e7ures. Apr\u00e8s nous avions droit \u00e0 un bon go\u00fbter&nbsp;: du pain et une barre de chocolat Meunier ou, faute de chocolat, un peu de confiture \u00ab&nbsp;&nbsp;faite maison \u00bb ou deux grains de sucre que nous mangions volontiers. Le Nutella n\u2019existait pas et les Bichocos encore moins.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la grande classe, je suis rest\u00e9 quatre ou cinq ans. De la troisi\u00e8me division, je suis pass\u00e9 \u00e0 la deuxi\u00e8me, mais jamais en premi\u00e8re. J\u2019avais du mal \u00e0 suivre les le\u00e7ons, je ne comprenais pas\u2026 Il aurait fallu que le ma\u00eetre me r\u00e9p\u00e8te plusieurs fois la m\u00eame chose. Je mettais de la bonne volont\u00e9, j\u2019\u00e9coutais bien la le\u00e7on, je voyais que la plupart avaient compris\u2026 Moi non\u2026 J\u2019avais un probl\u00e8me. Certainement, aujourd\u2019hui, avec tous les moyens existants pour les enfants, quelqu&rsquo;un l\u2019aurait r\u00e9solu. J\u2019avais un gros handicap&nbsp;: j\u2019\u00e9tais \u00e9motif. Un exemple&nbsp;: j\u2019aprenais une le\u00e7on par c\u0153ur, sur le bout des doigts. Avant de rentrer en classe, je la r\u00e9visais une derni\u00e8re fois. J\u2019avais peur que le ma\u00eetre m\u2019interroge. \u00abMarcel ! R\u00e9cites-moi la le\u00e7on&nbsp;!\u00bb.&nbsp;&nbsp;Je me mettais debout, je devenais rouge comme une tomate, et rien ne sortait, j\u2019\u00e9tais paralys\u00e9. Les autres riaient de moi, le ma\u00eetre croyait que je ne l\u2019avais pas apprise. J\u2019avais envie de pleurer, et on me disait de me rasseoir.<\/p>\n\n\n\n<p><br>J\u2019ai gard\u00e9 cette \u00e9motivit\u00e9 tr\u00e8s tard dans ma vie. J\u2019avais un gros handicap&nbsp;: j\u2019ai b\u00e9gay\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans, environ. En prenant de l\u2019\u00e2ge, j\u2019ai pris de l\u2019assurance et cela m\u2019est pass\u00e9.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le village, \u00e0 partir de 1940 et jusqu\u2019en 1945, j\u2019ai toujours vu des soldats. La premi\u00e8re troupe \u00e0 y stationner \u00e9tait la L\u00e9gion Etrang\u00e8re. Puis vinrent les compagnons de France. Ils marchaient en chantant avec une b\u00eache sur l\u2019\u00e9paule. En 1941, les soldats italiens, les \u00ab Bersaglieri \u00bb. Ils avaient tous des chapeaux style tyrolien, avec une grande plume de coq sur le c\u00f4t\u00e9. Ils \u00e9taient ridicules \u00e0 nos yeux&nbsp;: toujours \u00e0 la recherche d\u2019un bidon de vin&nbsp;; \u00ab bouracha di vino \u00bb.\u00a0\u00bb Bidon de in \u00a0\u00bb Puis l\u2019arm\u00e9e allemande, les vieux soldats de la Wermarch. Beaucoup avaient des cheveux blancs, ils avaient r\u00e9quisitionn\u00e9 toutes les remises du village pour y mettre leurs chevaux. Le cours du village leur servait pour aligner leurs charrettes \u00e0 quatre roues qui leur servaient pour transporter des munitions dans les collines des alentours. Souvent nous nous amusions dessus. Ils nous faisaient courir en criant dans leur charabia mais ils ne nous ont jamais fait de mal, \u00e0 nous, les enfants. A un moment, ils avaient leurs popotes dans la cour de l\u2019\u00e9cole. Presque tous les jours, ils nous donnaient un morceau de pain ou autres choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Un apr\u00e8s-midi, nous \u00e9tions en classe. Tout \u00e0 coup, un grand bruit de moteur&nbsp;! Chose rare car, \u00e0 cette \u00e9poque, il n\u2019y avait aucune voiture ni camion au village, en regardant au travers des fen\u00eatres, nous n\u2019en croyions pas nos yeux&nbsp;: un \u00ab Tank \u00bb&nbsp;! Il \u00e9tait arr\u00eat\u00e9 juste devant le portail de l\u2019\u00e9cole. Nous n\u2019avions jamais vu de Tank de notre vie&nbsp;: nous languissions de sortir pour le voir de plus pr\u00e9s. Le Ma\u00eetre nous fit quelques recommandations. Arriv\u00e9s dans la cour, alors que nous allions tous voir le Tank, un vieux soldat allemand nous appelle et nous dit, en mauvais fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab vous faire attention, soldat SS pas bons, pas gentils comme nous \u00bb. Ils \u00e9taient tous grands, blonds, v\u00eatus de noir, avec des bottes noires. Sur leurs uniformes, il y avait des t\u00eates de morts argent\u00e9es. Il y avait une vingtaine de Tanks align\u00e9s le long du boulevard, cela mit de l\u2019animation dans le village et, sans doute, un sentiment de peur chez les adultes. Nous, les enfants, nous \u00e9tions plut\u00f4t \u00e9merveill\u00e9s de voir ces grosses machines avec leurs gros canons\u2026<br><br>A la mi-Ao\u00fbt, pendent les grandes vacances, les soirs d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 la campagne il n\u2019y avait pas de bruit. Nous entendions les grillons \u00ab cricri \u00bb chanter, les grenouilles autour d\u2019un grand bassin que nous avions, les renards qui s\u2019interpellaient en aboyant, et bien d\u2019autres bestioles. Il n\u2019y avait pas de bruit de fond comme aujourd\u2019hui&nbsp;: voitures, avions, cyclomoteurs, \u2026 Nous \u00e9tions tous dehors \u00e0 prendre le frais, apr\u00e8s une grosse journ\u00e9e de travail et de chaleur. Pour les grandes vacances, mon p\u00e8re nous faisait travailler comme des \u00ab&nbsp;petits hommes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous entend\u00eemes un bruit inhabituel qui venait de la route distante de cinq-cents m\u00e8tres environ de notre ferme. Ce bruit \u00e9tait celui d\u2019un charroi, de charrettes, de voitures, de camions, et des \u00e9clats de voix. Mon p\u00e8re nous dit \u00ab Ce sont les Allemands qui partent&nbsp;!\u00bb. Nous savions que les troupes alli\u00e9es avaient d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 Fr\u00e9jus quelques jours auparavant. Les Allemands, avant de partir, avaient mis le feu dans les collines voisines de la montagne St-Victoire. Sans doute contre les maquisards. Le feu embrasait la nuit. C\u2019\u00e9tait un spectacle inoubliable. Nous y assistions tous, impuissants, mais que faire&nbsp;? Il n\u2019y avait pas de pompiers, \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, vers les onze heures, il y avait un d\u00e9fil\u00e9 incessant de voitures, camions, mais on ne distinguait pas tr\u00e8s bien. Il passait dans le ciel, au-dessus de la colonne de v\u00e9hicules, des avions de reconnaissance. Des \u00ab&nbsp;coucous \u00bb, mon p\u00e8re nous dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce sont les alli\u00e9s qui arrivent&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Nous sommes tous descendus \u00e0 la route. Il y avait l\u00e0 quelques paysans du coin, qui acclamaient les soldats. Avec mes fr\u00e8res, nous \u00e9tions contents de voir tous ces soldats. Ils \u00e9taient nombreux, assis sur les chars. Ils nous envoyaient des bonbons, des bo\u00eetes de biscuits, des chewing-gums, des cigarettes am\u00e9ricaines. Il y avait des ambulances conduites par des femmes&nbsp;! Au bout d\u2019un moment arriv\u00e8rent des colonnes de soldats de chaque c\u00f4t\u00e9 de la route, avec tout leur paquetage. Les gens du village commen\u00e7aient \u00e0 arriver. Tout le monde \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 les acclamer et ils nous souriaient en remerciement. Puis arriva une jeep avec le drapeau fran\u00e7ais et des soldats fran\u00e7ais&nbsp;! Alors l\u00e0, ce f\u00fbt la grande joie de tous les civils qui \u00e9taient sur le bord de la route. Certains pleuraient de joie. Le passage du mat\u00e9riel et des soldats dura plusieurs jours, \u00e0 notre grande joie, nous les petits\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant une p\u00e9riode, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il nous fallait porter une timbale ou un quart de soldat, ils nous distribuaient du lait, genre lait Gloria, et un petit comprim\u00e9 de couleur rose. Il para\u00eet que c\u2019\u00e9tait des vitamines. Le lait \u00e9tait bon.<br><br>Au printemps, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des beaux jours, nous allions \u00e0 l\u2019\u00e9cole plus volontiers. Le matin il faisait moins froid. Le soir en rentrant \u00e0 la maison, nous prenions notre temps. Nous empruntions d\u2019autres chemins. Parfois nous suivions le sentier qui borde la voie du chemin de fer. Quelquefois je collais mon oreille sur le rail, comme dans les films d\u2019indiens, pour \u00e9couter s\u2019il venait un train. Il arrivait parfois qu\u2019il en passe un. Il roulait lentement. C\u2019\u00e9tait toujours un train de marchandises. Vite, nous mettions des cailloux align\u00e9s sur les rails pour le faire d\u00e9railler. Le m\u00e9canicien nous voyait de loin. Il tirait des grands coups de sifflet, pour nous pr\u00e9venir, et d\u00e9gager la voix. En passant, il nous faisait des signes avec la main comme pour nous donner une correction. En queue du train, il y avait le wagon du chef de train qui \u00e9tait presque toujours au bord de la porte. Lui aussi nous faisait des signes. Les cailloux se transformaient en poussi\u00e8re, mais le train, \u00e0 notre grand regret, n\u2019a jamais d\u00e9raill\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait les arbres en fleurs. Nous cherchions les nids d\u2019oiseaux, de pies, et surtout d\u2019\u00e9cureuils, qui nichaient sur les pins. Nous reconnaissions un vieux nid d\u2019un de l\u2019ann\u00e9e&nbsp;: un nid d\u2019\u00e9cureuil est de forme allong\u00e9e genre ballon de rugby, avec un petit trou \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9. Avec une grosse pierre, nous tapions contre le tronc, si la m\u00e8re sortait du nid il \u00e9tait possible qu\u2019il y ait des petits \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Un de nous deux montait \u00e0 l\u2019arbre. Souvent c\u2019\u00e9tait un travail d\u2019acrobate. Arriv\u00e9 devant le nid, il y avait un moment de peur avant d\u2019y entrer la main.&nbsp;&nbsp;Lorsqu\u2019il y avait des petits, nous regardions s\u2019ils avaient les yeux ouverts, et s\u2019ils \u00e9taient assez gros pour en prendre un ou deux. Nous les \u00e9levions au biberon avec du lait coup\u00e9 d\u2019eau, avec les sous que nos parents nous donnaient, notre \u00ab&nbsp;dimanche&nbsp;\u00bb, 20 centimes, nous achetions un petit biberon de bonbons multicolores. Il fallait les faire t\u00e9ter souvent. Au d\u00e9but nous les mettions dans une boite \u00e0 chaussures, puis dans une cage que nous fabriquions nous m\u00eame. Lorsqu\u2019ils \u00e9taient adultes, soit ils s\u2019\u00e9chappaient, ou un chat les tuait, en dehors l\u2019\u00e9cole, il n\u2019\u00e9tait pas rare de voir un petit avec un \u00e9cureuil sur l\u2019\u00e9paule ou dans sa chemise, de nos jours, les \u00e9cureuils se font rares dans nos collines\u2026<br><br>J\u2019ai rarement eu des \u00ab&nbsp;bien&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;tr\u00e8s-bien&nbsp;\u00bb dans la marge de mon cahier. \u00ab Assez bien&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;passable&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;mal&nbsp;\u00bb, ou \u00ab&nbsp;tr\u00e8s mal \u00bb\u2026 De tous les \u00e9l\u00e8ves que nous \u00e9tions en classe, nous \u00e9tions tous pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 travailler \u00e0 la mine d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de quatorze ans. A part nous, mon fr\u00e8re et moi, qui \u00e9tions fils de paysans, les autres \u00e9taient tous des fils de mineurs de fond. Ils attendaient d\u2019avoir l\u2019\u00e2ge pour descendre au fond&nbsp;&nbsp;soit mener, un \u00e2ne ou un cheval avant de devenir mineur. Vous me direz&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour mener un \u00e2ne au fond d\u2019une mine, pas la peine d\u2019\u00eatre un \u00e9rudit \u00bb\u2026 Mais, aujourd\u2019hui, \u00e0 71 ans, je regrette de ne pas avoir fait plus d&rsquo;efforts pour apprendre. Ce qui me manque le plus, c\u2019est la conjugaison des verbes et la grammaire. Il n\u2019est jamais trop tard pour bien faire (mais, pour moi, il est bien tard)\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019esp\u00e8re que les personnes qui liront ces \u00e9crits seront indulgentes, car il faut se rapporter \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous allions \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Dix kilom\u00e8tres \u00e0 pied\u2026 Dans le froid\u2026 Sous la pluie\u2026 L\u2019\u00e9cole de \u00ab&nbsp;durant la guerre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Souvent, je vais marcher sur le chemin de la Grande Bastide qui m\u00e8ne \u00e0 notre ancienne ferme. Ce chemin est plein de souvenirs, je m&rsquo;ar\u00eate, je le regarde appuyer sur ma canne,&nbsp;&nbsp;j\u2019ai parfois les larmes aux yeux.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Il y a un car de transport scolaire qui passe juste devant le chemin de la ferme. Je regarde descendre les enfants et je me dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que vous avez de la chance !&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et parfois, je me dis aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils ne profitent pas de la colline, de l\u2019odeur des pins, de la garrigue, du petit sentier au bord de la voix ferr\u00e9e, du moulin a vent, des nids d\u2019\u00e9cureuils, des cerises que nous allions chaparder\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Les enfants d\u2019aujourd\u2019hui sont dans une bulle, un cocon, ils ne connaissent rien ou presque de la nature qui est si belle et qui nous apprend tant de choses\u2026<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"570\" height=\"322\" src=\"https:\/\/fuveau.net\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/fuveau15-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1067\" srcset=\"https:\/\/fuveau.net\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/fuveau15-1.jpg 570w, https:\/\/fuveau.net\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/fuveau15-1-300x169.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 570px) 100vw, 570px\" \/><\/figure>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9cit de Marcel Dellasta En 1940, mes parents d\u00e9cid\u00e8rent de partir de St-R\u00e9my de Provence pour se rapprocher de la famille au village de Fuveau, \u00e0 dix kilom\u00e8tres de la ville d\u2019Aix-en-Provence, vingt d\u2019Aubagne, et vingt-cinq de Marseille. 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